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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 12:11

 

 

INTERVIEW PRECIEUSE - ENSEIGNEMENT FONDAMENTAL
POUR LA COMPREHENSION DE LA FOI

des Pères Jean-Michel Maldamé, dominicain
et Xavier Lefebvre, prêtre de Paris et enseignant en Anthropologie à l'Ecole Cathédrale 

 

 

 

 

video de ktotv.com



COMMENT DIEU AGIT-IL DANS L'EVOLUTION?

Par le Père Jean-Michel Maldamé,

de formation universitaire (mathématiques et philosophie des sciences)
Docteur en Théologie 

 

Je dédie ce texte à mon papa et à mon fiston, Jean,
tous deux grands philosophes et théologiens sous l'Eternel, lol.

 

 

La question « Comment Dieu agit-il dans l'évolution ? » s'articule au souci d'un certain nombre de croyants pour qui la théorie de l'évolution présente encore quelques difficultés. Il leur semble que la notion d'évolution contredise la notion de création. Pour beaucoup, heureusement, il n'en est rien. Mais l'absence de contradiction ne signifie pas que tout soit clair et bien compris. Aussi la question : « Comment Dieu agit-il dans l'évolution ? » n'a pas seulement pour but de libérer l'esprit de certaines équivoques ; elle doit contribuer à mieux aider à comprendre tant l'évolution que la création.

La réflexion sur création et évolution repose sur un certain nombre de concepts qui sont au coeur de la science (comme ceux d'espèce, d'adaptation ou de mutation) de la philosophie (comme les concepts de vie, de finalité et d'action), mais aussi de la théologie (comme ceux de création et d'intervention de Dieu).

 1. Quel matérialisme ?

Le malaise de certains croyants à propos de l'évolution vient du prolongement d'un débat qui a eu lieu dans la pensée européenne avec la naissance des temps modernes. Le débat s'est déplacé, mais il continue d'habiter de manière cachée les esprits ; il s'agit du matérialisme. Il importe de définir ce terme et de voir ce qu'il recouvre, car il se trouve effectivement à la racine de bien des difficultés.

 1. Le matérialisme

Au dix-huitième siècle le terme de matérialisme a pris un sens nouveau en opposition avec la pensée du dix-septième marquée par Descartes. Pour ce dernier, et pour la philosophie marquée par la science classique usant du traitement mathématique des questions scientifiques, la matière est inerte. Elle est régie par le principe d'inertie bien connu des scientifiques. La quantité de mouvement et ses qualités ne sont pas des propriétés des corps, mais de l'énergie qui les a mis en mouvement. La science paradigmatique est alors la cinématique. La passivité est le propre de la matière, ainsi que l'opacité.

La notion de matière a changé de sens avec Leibniz qui sait que les corps dont s'occupent les sciences de la nature portent en eux-même l'énergie qui les meut. La science paradigmatique n'est alors plus la cinématique, mais la dynamique.

Cette conception de la matière n'est pas restée dans le monde de la physique . Elle est entrée dans les sciences de la vie au dix-huitième siècle, par exemple chez Diderot. Selon une perspective que l'on peut qualifier de « vitaliste », le vivant possède en lui-même l'énergie qui préside à ses transformations et à ses activités ; cette énergie est matière.

Cette évolution dans les concepts de science et de philosophie de la nature a une incidence sur la théologie. Dans la conception de Descartes et celle de Newton, la passivité de la matière rend nécessaire le recours à l'action de Dieu pour l'origine et la conservation du mouvement. La nouvelle conception de la matière comme porteuse d'énergie rend inutile ce recours à une cause extérieure. Pour cette raison, le terme de matérialisme prend un sens métaphysique, il désigne à la fois la conception nouvelle de la matière et l'inutilité du recours à Dieu à l'intérieur de l'explication scientifique. La science est agnostique et sa méthode porte les esprits à l'athéisme. Or la théorie de l'évolution est née en lien avec cette philosophie caractéristique du dix-huitième siècle. Elle est présente chez Lamarck.

Dans ce contexte, les travaux fondateurs de la théorie de l'évolution étaient étroitement liés à une philosophie qui refusait une référence à l'action de Dieu et donc remettait en cause l'idée de création.

2. Refus chrétiens

Pour cette raison, les croyants qui ont lu les premiers travaux sur l'évolution des êtres vivants y ont reconnu une démarche qui, par sa philosophie, heurtait leurs convictions.

Ce choc était d'autant plus vif que les tenants de la nouvelle théorie scientifique eux-mêmes étaient des militants de l'athéisme. En Allemagne, ce furent les thèses de Ernst Haeckel et d'une certaine manière des disciples de Marx. En France, la première traduction du maître livre de Darwin, L'Origine des espèces, a été faite par Clémence Royer, bien connue par ailleurs pour sa militance rationaliste et athée.

Il en est résulté une confusion qui a suscité une tension extrême entre ce que l'on appelle souvent « la science et la foi » ou plus exactement entre les scientifiques qui ne pouvaient pas récuser la validité de la nouvelle explication et des croyants convaincus de la valeur de la théologie. La frontière passait douloureusement dans le conscience des savants catholiques. Ceux-ci n'avaient d'autre possibilité que de faire de leur conviction religieuse une attitude concernant leur vie privée ou familiale et de la foi un sentiment.

3. Situation présente

Le malentendu a été levé grâce aux travaux théologiques et aux recherches théologiques. Il apparaît bien aujourd'hui qu'il faut distinguer nettement entre le réductionnisme exigé par la méthode scientifique et une philosophie réductionniste et matérialiste.

Grâce à cette distinction, il est clair que création et évolution ne s'opposent pas comme des contradictoires - de manière à s'exclure mutuellement. Le terme d'évolution désigne une théorie scientifique qui donne une vue d'ensemble d'un certain nombre de faits. Le terme de création désigne l'action de Dieu qui donne d'être à tout ce qui est. Les termes sont donc limités dans leur extension. Mais ce divorce à l'amiable ne saurait suffire, car le débat est fort intriqué. Il importe de définir ce que l'on entend par évolution et création.

Le terme d'évolution a un sens général pour nommer un changement. Il prend un sens plus spécifique dans les sciences où la pensée se fonde sur des faits. Ce sont des « faits scientifiques » ; ils supposent donc un regard exercé pour recueillir ce qui est significatif. Il s'agit de ce qui relève de la paléontologie, la génétique, la biochimie, l'écologie et autres sciences particulières. Le terme d'évolution désigne une théorie - c'est à mon avis le sens propre. Or une théorie est une interprétation des faits. Si les faits sont incontestables et ne peuvent être niés, une interprétation peut toujours être récusée et la conviction inébranlable même devant des faits incontestables.

Le statut de la théorie explique pourquoi il y a plusieurs manières de présenter la théorie de l'évolution. On peut prendre le terme pour désigner une explication d'ensemble unique et générale, mais on peut l'entendre dans un sens plus technique et dire qu'il y a diverses théories de l'évolution en fonction de la manière de penser les mécanismes ou les lois qui régissent la constitution des vivants. Il y a là un débat ouvert entre spécialistes. Mais ce débat ne saurait cautionner l'esquive qui consiste à dire que l'évolution n'est qu'une hypothèse. Les faits sont si nombreux, si divers et si concordants qu'il est honnête de dire que la théorie de l'évolution est vérifiée et doit être tenue pour assurée - même si, comme toute théorie, elle est ouverte et demande à être prolongée, voire réinterprétée à partir de faits nouveaux.

Il en va de même de la notion de création. Le terme désigne la production totale de tous les êtres par Dieu, mais il y a plusieurs manières de l'entendre et une pluralité de théologies de la création dans la Tradition de l'Eglise et il y a parmi les théologiens bien des nuances pour comprendre l'affirmation fondamentale que Dieu a tout fait à partir de rien, comme cela sera explicité plus loin.

Si nombre de chrétiens se contentent d'une séparation à l'amiable entre le discours scientifique et le discours théologique, cette position me semble insuffisante. La récente proposition de Stephen Jay Gould d'un armistice entre les « magistères » de la science et ceux de l'Église n'est pas suffisante, car l'esprit humain est désireux d'unité. Il me semble qu'il doit y avoir une meilleure intelligence de la réalité dans un échange réciproque entre la pensée scientifique et la théologie. Toutes deux sont soucieuses de vérité et doivent s'aider. C'est en ce sens que la question posée est pour moi nécessaire au progrès de la culture et de la pensée universitaire, au bénéfice des scientifiques, des philosophes et des théologiens. Quels sont les bénéfices mutuels ?

2. La Bible mieux interprétée

La tension entre la théorie de l'évolution et la confession de foi chrétienne s'est portée sur les textes bibliques. Cette tension n'est pas d'aujourd'hui ; elle a toujours été présente dans la Tradition chrétienne et bien avant dans le monde juif. En particulier à Alexandrie.

1. L'interprétation des Écritures

La communauté juive hellénisée butait sur le réalisme de la lecture littérale du texte hébreu. Les traducteurs de la Bible grecque, Philon d'Alexandrie et saint Paul ont proposé une autre méthode de lecture, la méthode allégorique, méthode selon laquelle l'interprétation du texte se libère du sens obvie ou littéral. Par exemple, lorsqu'on lit qu'au désert Moïse frappa de son bâton le rocher d'où jaillit une source, le sens obvie ou littéral entend par bâton, rocher et source ce que ces mots désignent dans le langage commun. Dans l'épître aux Corinthiens saint Paul dit que ce rocher qui fut source d'eau vive était le Christ, déjà mystérieusement présent au milieu de son peuple pendant l'Exode (1 Co 10, 4).

Les Pères de l'Eglise ont suivi cette méthode qui leur permettait de faire droit à la lecture chrétienne et aussi d'éviter un conflit entre la cosmologie hébraïque archaïque (le firmament solide où sont accrochés les étoiles) et la cosmologie grecque où il y a pluralité de cieux portant les astres. Les termes de jours étaient en particulier entendus autrement que comme des laps de temps mesurés par les astres - mais comme des moments dans la pensée - cette interprétation était fondée sur les contradictions internes du récit biblique, quand par exemple, le premier récit de la Genèse parle de « jour » et de « lumière » dès le début du récit, alors que les astres (soleil et lune) ne sont créés que le quatrième jour, au milieu de la semaine.

Cette méthode n'a pas été la seule ; il y a eu une tradition de lecture plus soucieuse de réalisme qui a voulu lire les textes du début de la Genèse comme le compte rendu littéral des premiers moments de l'histoire cosmique entendant par « jour » ce qui est mesuré par le mouvement du soleil et par « semaine » ce qui est mesuré par la lune. Cette tradition, promue par Basile le Grand, a été reprise par saint Augustin qui l'a rendue commune en Occident chrétien. Cette théologie menait à faire concorder le texte biblique avec les observations. Ce n'était pas difficile puisque malgré quelques différences, les fondements de la science n'avaient guère changé en un millénaire.

Cette unification sous la conviction que les récits bibliques étaient des textes ayant valeur scientifique, comme des compte-rendus d'observation, a mené à des conflits lorsque la vision du monde a changé. Ces conflits ont été rendus plus vifs, parce qu'on tenait pour assuré que grâce à l'aide de l'Esprit Saint, le rédacteur du texte (Moïse) avait pu décrire ce qui s'était réellement passé.

Les premiers développement de la théorie de l'évolution ont heurté cette lecture littérale des Ecritures, dont le cadre spatio-temporel ne pouvait concorder avec les connaissances nouvelles - comme ce fut le cas pour la géographie avec la découverte de nouveaux continents, et la connaissance de la rotation de la Terre et son mouvement autour du soleil.

Pour les êtres vivants, le conflit a commencé dès le dix-huitième siècle. Le premier à y faire droit fut Buffon qui a vu que la chronologie biblique, selon laquelle nous sommes aujourd'hui en 5761, était sans fondement. Sa solution, dans les Époques de la nature, est fort éclairante. Pour que la Bible garde sa valeur, face au fait que l'histoire de la Terre et des vivants ne pouvaient entrer dans le récit de la Genèse, il s'est appuyé sur les travaux bibliques de Dom Calmet, célèbre bénédictin érudit du dix-septième qui avait renoué avec la tradition patristique pour se libérer des contradictions du texte biblique. Buffon s'en est servi pour dire que la nouvelle conception de la formation du monde ne contrariait en rien la foi. La notion de jour et de semaine n'est pas chronologique ; elle exprime des « moments » dans la mise en oeuvre de l'acte créateur pour qui, selon la lettre du psaume, « mille ans est comme un jour ».

Mais cette manière de faire n'était pas suffisante, car elle avait les défauts de l'allégorie, à savoir un aspect arbitraire.

2. Le sens littéral redéfini

Sous la pression de l'essor de l'explication scientifique, les travaux bibliques ont progressé. Ils ont surtout progressé grâce aux efforts de l'histoire et de la redécouverte de la culture du Moyen Orient ancien. Des mondes ensevelis ont été exhumés ; des cultures disparues ont été retrouvées - par exemple par la lecture des caractères égyptiens, des textes cunéiformes, des villes ensevelies. L'étude littéraire et la comparaison des textes ont permis de situer les textes dans leur contexte culturel et littéraire. L'originalité de la Bible a été mieux comprise.

Au plan littéraire, les travaux du Père Lagrange ont permis de clarifier le statut des textes. Il a proposé la notion de « genre littéraire » pour distinguer entre texte poétique, récit historique ou chronique, texte de loi, texte de prière, texte d'épopée, de poème, de complainte,... Cette précision dans la nature du texte permet de ne pas placer tous les textes de la Bible au même plan et de sortir de l'usage intempestif de la notion de véracité divine impliquée par l'inspiration. L'exagération fait partie du genre littéraire épique ; ce n'est pas un mensonge ; elle permet de faire passer le message de salut qui associe le merveilleux à l'événement. De même un texte de loi ne saurait se lire comme un poème ; le poète joue sur les mots, sur leur valeur d'image ou de métaphore, alors que le juriste ne se le permet pas dans sa rédaction. Les textes de la Genèse ont été relus avec ces nouvelles richesses d'analyse ; ils ont été mieux compris.

Le sens littéral est défini comme le sens que l'auteur a voulu exprimer en utilisant les connaissance disponibles de son temps et les ressources littéraires de sa langue. C'est ce sens qui a été reconnu comme fondateur par les textes du Magistère - de manière éminente par le Concile Vatican II et précisé par une récente déclaration du pape Jean-Paul II.

Cette nouvelle conception du sens littéral permet de lire aujourd'hui les premières pages de la Bible autrement que par le passé. On reconnaît que l'auteur a utilisé les représentations disponibles de son temps et une philosophie du vivant qui était celle de la culture où il vivait. Grâce aux travaux des savants biblistes, ces représentations communes sont bien connues aujourd'hui, alors qu'elles étaient ignorées hier.

Ainsi la nouvelle définition du sens littéral des Écritures a permis d'ouvrir un espace de liberté pour que la relation entre la science et la foi puisse se développer harmonieusement. La Bible a ainsi cessé d'être un obstacle épistémologique pour le développement de la science. Du moins pour les catholiques qui vivent dans le souffle du Concile Vatican II, car, hélas, il existe des minorités actives qui refusent cette manière de lire les textes bibliques.

Le fond de la question n'est pas seulement littéraire ou scientifique ; il porte sur la compréhension de la manière dont Dieu agit et donc sur le sens du mot création.

Avant d'aborder cette question pour elle-même relevons que la lecture de la Bible a été approfondie et que la science a permis à la foi de progresser en obligeant à repenser de manière profonde la notion d'inspiration, dans la vive conscience de la valeur du texte biblique.

3. Le sens de la vie

Corrélativement à ce progrès dans les connaissances bibliques, la théologie a aussi dialogué avec la vision nouvelle de la vie développée dans la perspective générale de l'évolution.

La théorie de l'évolution donne une présentation de la vie qui brise avec le fixisme lié à la conception platonicienne de l'espèce, à savoir la réalisation empirique d'une essence intemporelle. La théorie de l'évolution - c'est le sens de la racine latine du mot evolvere qui signifie un déroulement - place le terme dans une perspective d'un développement et donc dans une autre vision du temps.

Aussi la redécouverte du temps a été l'occasion d'une promotion de la vision de l'histoire et le sens renouvelé du fait que pour comprendre une situation il faut, selon une expression célèbre d'Aristote au premier livre de la Politique, en dire la genèse, et donc décrire les transformations progressives qui ont mené à l'état que l'on veut comprendre.

La théorie de l'évolution a imposé cette exigence dans la culture. Il n'est donc pas surprenant que les esprits formés par les sciences soient attentifs au fait que les récits qui ouvrent la Bible ne doivent pas être séparés de l'ensemble du livre, mais bien un récit placé en premier comme un porche pour une histoire qui se prolonge.

Les récits qui ouvrent la Bible sont donc une manière d'introduire à une histoire. Il y a un jeu de miroir - un cercle herméneutique - entre les textes. Le récit du commencement est écrit à la lumière de l'expérience de l'écrivain. Les premières pages de la Bible ne sont pas le compte rendu de ce qui s'est passé jadis ,- et qui aurait été miraculeusement vu par l'écrivain - mais le fruit de sa réflexion sur son expérience que l'on connaît par ailleurs. Ainsi Adam n'a pas été pensé par l'auteur du livre de la Genèse à partir d'un inimaginable et inaccessible premier homme, mais à partir de ce dont il a eu connaissance. Il a réfléchi sur ce qui a été vécu par le roi Salomon et par le peuple élu. Celui-ci a été choisi par Dieu, formé par lui avec attention grâce à la Loi donnée à Moïse (représentée par « l'arbre de la connaissance du bien et du mal ») ; il a reçu de Dieu la liberté et la responsabilité de ses actes ; il a mal usé de ce pouvoir ; il a porté les conséquences de ses fautes, lors l'Exil (représenté par l'expulsion hors du Jardin) - et reçu le salut par grâce (représenté par l'arbre de vie). Telle est l'expérience fondatrice. Le rédacteur de la Genèse a universalisé cette expérience ; il l'a étendue à tous les hommes en élargissant à tous l'Alliance conclue avec Israël. Et ainsi il a donné sens à l'histoire universelle.

Or les connaissances concernant l'histoire des êtres vivants donnent à cette universalité une dimension insoupçonnée des Anciens. Le lecteur moderne a d'autres expériences et une autre vision de l'histoire universelle. La théorie de l'évolution permet de l'élargir et de l'enrichir.

La vision fondatrice des premières pages de la Bible garde toute sa valeur et permet de dire que cette histoire a un sens. Elle est l'expression d'un don premier et d'un mouvement vers un accomplissement. Le croyant relit l'histoire des vivants comme un mouvement vers un enrichissement et un accomplissement qui passe par l'émergence de la conscience, puis de l'esprit.

Ainsi l'élargissement du regard croyant, de son histoire personnelle à celle du peuple élu, puis du peuple élu à l'humanité, peut être repris et élargi à une histoire humaine plus vaste et plus complexe qu'on ne l'imaginait jadis. La lumière de la foi donne une signification de l'aventure de la vie qui passe outre les quelques siècles que l'on imaginait il y peu de temps.

Le travail scientifique prend un sens. Il contribue à donner des éléments pour dire le sens de ce qui est donné.

La théorie de l'évolution présente des mutations, des aléas, des bifurcations et des nouveautés qui sont vues dans une perspective d'ensemble où ils prennent un sens plus profond qui se réjouit de l'essor de la vie et de ses succès - puisque nous sommes là pour en parler et lui donner sens.

Cette reconnaissance laisse cependant au seuil d'une question : si l'explication scientifique est autosuffisante et récuse toute intervention extérieure, elle n'est pas fermée sur une lecture d'un autre point de vue. C'est ainsi que la question se pose : comment Dieu agit-il dans le processus de l'évolution ?

3. L'action de Dieu dans l'évolution

Le croyant reconnaît que Dieu est créateur. La notion de création signifie que Dieu fait paraître les êtres « à partir de rien » - ex nihilo. Cette expression qui est déjà métaphysique a été mise au point par les premiers Pères de l'Église au deuxième siècle pour réfuter la philosophie hellénistique et le paganisme gréco-romain. Elle est universellement reconnue et doit être prise comme définition Or cette définition abstraite n'est pas entendue de manière uniforme par les théologiens et les philosophes.

1. Une nouvelle représentation

1. La conception qui domine encore la notion de création se trouve dans la philosophie de Descartes et la philosophie déterministe qui lui est liée. Dieu fait surgir les êtres hors du néant ; il les constitue dans leur identité, il les dispose dans l'espace et leur donne la quantité d'énergie qui préside au déroulement des mouvements. Cette vision limite la création au seul premier moment de l'univers, puisqu'après la première impulsion, Dieu laisse agir toute chose selon les lois. Il se réserve toutefois le droit d'intervenir. Son intervention est alors une rupture des lois de la nature ou pour le moins une exception ou une suspension de leur cours. Cette représentation de la création est encore la plus commune. C'est d'elle que viennent toutes les confusions qui s'appellent créationnisme ou concordisme.

Cette conception de la création limite l'action de Dieu au premier instant de l'existence et au tout premier commencement. Là où il n'y avait rien, Dieu a fait quelque chose de parfait et d'achevé, pour l'abandonner ensuite. Cette vision a présidé à la lecture de la Bible dans bien des catéchismes. Dieu a fait les divers éléments qui constituent l'univers, le cadre spatio-temporel, ensuite les êtres célestes, ensuite les êtres terrestres et parmi eux, les vivants, bien distincts les uns des autres. Cette représentation ne faisait nulle difficulté quand le petit nombre d'espèces connues et la brièveté de l'histoire du monde s'imposaient comme une évidence.

2. La théorie de l'évolution modifie cette vision de la nature. D'une part, elle multiplie les espèces et déplace les frontières entre elles. D'autre part, elle reconnaît une continuité entre les divers moments de l'histoire des transformations des vivants. Le changement dans les faits invite à penser l'action de Dieu non plus comme une intervention qui brise le cours des événements et leurs enchaînements, mais comme un accompagnement au sein même du processus.

Ce qui relance l'interrogation dans la mesure où les mutations qui sont à la base des transformations sont considérées comme dues au hasard - terme si chargé de connotations diverses qu'il doit être sévèrement critiqué.

Dans ce contexte, la question se pose donc en ces termes :«  Comment Dieu agit-il dans l'évolution ? » se pose de manière plus précise : « Comment Dieu est-il présent au processus qui préside les transformations des vivants de générations en générations ? »

3. Une première remarque s'impose : la théorie de l'évolution présente les faits au sein d'une histoire. Les événements sont tous marqués du sceau de la contingence.

Il semble que l'on pourrait dire avec certains auteurs que la reconnaissance de la contingence est un préalable indispensable ; il permet de dire que d'elles mêmes les réactions bio-chimiques marquées du sceau de l'aléatoire invitent à reconnaître que Dieu a agi pour lever l'incertitude et donner une orientation. Ainsi il apparaît que l'action de Dieu est la clef de l'évolution et la raison de son succès.

Une image vient à l'esprit : elle a été souvent utilisée dans l'apologétique. J'ai garé ma voiture sur le parking devant ma maison en rentrant le soir ; si je la retrouve le matin quelques mètres plus loin, je penserais légitimement qu'elle a pu y aller toute seule en roulant selon la déclivité du terrain ou selon un événement imprévu - elle s'est comportée en automobile ! Mais si je ne la retrouve pas et qu'on me dit qu'elle se trouve à quelques kilomètres de là, je penserai légitiment qu'elle n'y est pas allée toute seule : quelqu'un l'y a menée. D'elle-même, elle ne pouvait y aller - et ne saurait se comporter en automobile ! Cette image peut s'appliquer à l'histoire des vivants en la considérant dans son ensemble.

Ainsi la réussite de la vie attesterait l'orientation donnée par Dieu, utilisant les lois de la nature pour mener la vie à une réalisation plus haute - plus complexe, puisque des premières bactéries jusqu'à l'homme il y a manifestement une victoire sur le chaos et l'inorganisé.

Cette apologétique ne suffit pourtant pas, car elle ne répond pas à toutes les questions qui se posent : en particulier celle de savoir comment on peut joindre l'action de Dieu à celle des forces de la nature sans qu'elles ne soient dénaturées.

2. Divers ordres d'action

Une première image vient à l'esprit pour dire l'action de Dieu dans la création : celle d'un concours de forces. Plusieurs forces viennent composer entre elles pour donner un effet qui résulte de l'harmonisation de leurs concours. De même en biologie, plusieurs facteurs coopèrent pour produire un même état, facteurs internes ou facteurs externes.

Cette vision des choses est malheureusement source d'erreur. La plus commune est que Dieu est ainsi requis pour servir de « bouche-trou » à l'ignorance. Là où on ne sait pas on met l'action de Dieu ou pire encore la notion équivoque de sacré. Ce fut la maladresse de Newton qui après avoir décrit l'univers soumis à la loi de gravitation universelle fut effrayé par la perspective d'un effondrement gravitationnel général qui réduirait à néant l'ordre de l'univers. Il écrivit dans les scholies de la fin de son traité Principia mathematica que Dieu avait disposé les astres en telle position que ceci ne pourrait advenir. Plus tard, lorsque Laplace montra que les orbites planétaires étaient disposées selon l'ordre même des lois de la physique, il déclara que l'appel à l'intervention spéciale de Dieu était « une hypothèse inutile ». Les corps célestes en mouvement trouvaient d'eux-même leur position d'équilibre. Ainsi son refus s'appuyait sur l'adage bien connu des philosophes : « natura sufficit » (la nature suffit).

L'erreur de cette présentation vient de ce que l'on place tous les êtres au même plan - ontologique. La notion d'interaction ou de concours de force implique un partage des forces et donc une limitation voire une exclusion, parce que ces forces se déploient dans le même espace et sont de même mode.

L'erreur est de placer Dieu au même plan que les créatures et son action comme une force parmi d'autres. Le terme d'intervention qui le connote doit donc être évité.

Une autre image peut être ici employée. Celle de la musique. Pour qu'il y ait musique, il faut qu'il y ait un instrument et un musicien. Pas l'un sans l'autre. Pas de sonate sans piano et sans pianiste. Or dans ce que l'on entend, la sonate jouée, tout est du piano et tout est du pianiste. Tout sans exclusion aucune, car les principes d'action ne sont pas du même ordre au plan ontologique. Ainsi dans l'histoire de la vie : tout est l'oeuvre des forces de la nature et tout est l'oeuvre du créateur, parce qu'ils ne sont pas au même plan ontologique. Rien sans l'un, rien sans l'autre.

L'image permet de comprendre l'action de Dieu dans l'évolution. Tout est fait par les éléments de la nature, selon leurs possibilités. Mais tout est fait par Dieu. Dieu ne vient pas fausser le jeu des possibles ; il lui donne d'être et en lui donnant d'être, il ouvre le champ du possible vers une réalisation meilleure.

Ainsi la conduite de Dieu est-elle présente à tous les moments dans la continuité du temps comme une orientation et une présence et non comme une intervention qui viendrait brusquer ou fausser le jeu naturel des événements aléatoires. Il n'est donc pas nécessaire d'adopter une conception saltationniste ou de tenir pour l'orthogenèse pour reconnaître l'action de Dieu dans l'évolution. On peut adopter la théorie synthétique et ses diverses versions. Le choix entre les diverses théories doit être motivé par des considérations scientifiques sans que le jugement soit motivé par une considération théologique.

Que Dieu respecte la nature des lois et des processus de la vie, permet de répondre à notre question de savoir comment Dieu agit dans l'évolution. Mais une difficulté subsiste, celle de bien comprendre ce que l'on entend par action de Dieu. C'est là le coeur des difficultés actuelles.

3. Sagesse et puissance

Les conflits entre les scientifiques et les croyants viennent de la manière dont est pensée l'action de Dieu. Les refus de cette action sont liés à l'idée que l'on s'en fait. En effet, si la création est un don, le don actuel de l'être, il reste à se demander : L'action de Dieu est-elle une violence faite au cours des choses ?

Sur ce point la tradition théologique est partagée en deux tendances qui demeurent inconciliables. Il s'agit de l'interprétation de la toute-puissance de Dieu. On peut poser la question en termes de spiritualité dans le dilemme suivant : « Est-ce bien parce que Dieu le veut ? Ou est-ce parce que c'est bien que Dieu le veut ? »

Pour certains auteurs - dans une tradition monastique marquée par un certain anti-intellectualisme -, Dieu peut faire ce qu'il veut, puisqu'il dispose d'une liberté absolue. Dieu peut faire une chose et son contraire. Il peut faire, par exemple, que ce qui fut n'ait pas été ; il peut non seulement suspendre un enchaînement de causes, mais le modifier selon les circonstances ; il peut modifier un processus et pas un autre ; il peut bouleverser les lois de la nature. Le caractère absolu de sa toute-puissance et de sa liberté fait que Dieu peut l'impossible et même le contradictoire. Le croyant doit obéir sans comprendre.

Pour d'autres théologiens, l'action de Dieu est celle d'un Sage et donc son vouloir est ordonné. Dieu ne peut se contredire. Il ne peut faire qu'une chose qui fut jadis n'ait pas été. Il ne peut faire des cercles carrés. Il ne peut fausser le jeu des causalités.

Ainsi Dieu fait selon un certain ordre ; sa conduite respecte cet ordre, dont il est le fondateur. L'action de Dieu n'est donc pas arbitraire. Ainsi la manière dont Dieu agit dans l'évolution respecte l'ordre premier de la nature ; cet ordre est inscrit dans les lois et les règles qui président aux changements d'état. L'aléatoire reste aléatoire. Le contingent reste contingent. L'ordre naturel est respecté ; les interventions de Dieu ne sont pas des violations de l'ordre de la nature.

Seule cette dernière conception théologique me semble s'accorder avec le développement de la science.

Ainsi il importe de dire que l'action de Dieu dans l'évolution est respectueuse des lois et des règles que permet de bien comprendre la théorie de l'évolution. L'action de Dieu n'est pas une violence, ni même une ruse, pour que sa volonté se réalise inconditionnellement. Au contraire, elle fonde un ordre naturel qui n'est pas modifié de manière arbitraire. Une telle perspective invite à regarder l'ensemble de l'oeuvre de Dieu et à y voir la réalisation d'un projet respectueux de ce qui est. La démarche scientifique est honorée et justifiée. Seule cette conception me paraît respecter tant la bonté de Dieu que la grandeur de l'homme.

Conclusion

La théorie de l'évolution et la théologie de la création ne s'opposent en rien. Au contraire, elles participent d'une même recherche la vérité. Relevons quelques points par manière de conclusion.

La domination du paradigme historique permet de redonner sens à des expressions qui étaient jusque là réservées au traité de la Providence concernant l'humanité. En effet, pour respecter la liberté humaine, l'analyse théologique a dû préciser en quel sens l'action de Dieu n'était pas une violence ni une absence.

Le fait que la vie soit présentée dans une histoire universelle invite à étendre ce vocabulaire à tous les vivants. On doit donc parler de l'action de Dieu en terme de persuasion et d'appel. La notion classique de causalité efficiente trop marquée par le déterminisme est ainsi redéfinie et corrigée, pour insister sur la présence continuelle du don de l'être et le respect de la nature instituée par l'acte créateur.

Cette définition permet enfin d'honorer une dimension fondamentale de la vie. Le vivant est caractérisé par le désir d'être. Il y a en tout vivant un vouloir fondamental : le vivant tend vers son achèvement, son développement optimal. Il s'intègre dans un ensemble où il joue un rôle qui est finalement de progrès. La vie est un mouvement vers une globalité et un dépassement des limites de ce qui est acquis. Dans la philosophie classique, on appelait ceci « amour naturel ». Amour, maître mot de la vie ; plus encore, source de tout dynamisme et principe de vie ! Les chrétiens lui donnent un visage, celui du Logos (Sagesse de Dieu et Parole créatrice) dont le prologue de l'évangile de Jean nous dit : « De tout être il était la vie » (Jn 1, 3).

Jean-Michel Maldamé, op

Conférence donnée à Toulouse le 24 janvier 2001

 

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  • : Le Purgatoire existe!Témoignages&prières!Site consacré à Dieu le Père,à Saint Joseph&aux âmes du Purgatoire,avec plusieurs Chapelles(bénies par un prêtre)où l'on peut allumer des bougies:Chapelle d'Abba Père,de Jésus Christ,de l'Esprit-Saint,de la Vierge Marie,de Saint Joseph,de Saint Michel Archange,des âmes du Purgatoire.
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Resurrection Raffaelino del Garbo 1510

RESURREXIT SICUT DIXIT! ALLELUIA!


- Dieu N'est QU'amour! (1) & tous ses autres attributs ne sont que ceux de l'Amour!

- ALORS, APRES PAQUES, TOUT EST FINI?

- MIRACLE DU FEU SACRE DU SAINT SEPULCRE

- NEUVAINE A LA MISERICORDE DIVINE COMMENCEE CE VENDREDI (MP3)!

- CONTEMPLONS (AVEC) LA PIETA DE MICHELANGELO

- Impropères du Vendredi Saint

- UN TRESOR A MEDITER, SURTOUT EN CE TRIDUUM PASCAL!

- EN VUE D'1 VRAIE JOIE PASCALE!

- AVEC ST JOSEPH EN CE 19 MARS

- COURONNE DES 12 PRIVILEGES DE MARIE

LE CARÊME DU PERE MARIE-EUGENE: "REGARDER JESUS"

- LE CARÊME AVEC BENOIT XVI

PRIEZ POUR MA VENUE, PRIEZ POUR MON RETOUR!

Nouveaux audios mp3 pour prier le Chapelet dans la Chapelle de Marie, notamment avec Marie qui défait les noeuds et Jean-Paul II!    

VIDEO A LA UNE :

A venir...

 

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RENDEZ-VOUS AUX CHAPELLES OÙ VOUS POURREZ ALLUMER DES BOUGIES A VOS INTENTIONS!

CHAPELLE D'ADORATION
DU SAINT-SACREMENT ON LINE

CHAPELLE D'ABBA PERE, DE JOSEPH ET DES AMES

CHAPELLE DE JESUS FILS DU PERE ET SAUVEUR

CHAPELLE DE L'ESPRIT SAINT

CHAPELLE DE MARIE

CHAPELLE DE SAINT MICHEL ARCHANGE  

MERCI DE PRIER POUR...


Esprit Saint peinture Esprit-Saint, Tu es Dieu et Consolateur. Délivre-nous aujourd'hui de la tristesse et du découragement, préserve tes enfants du désespoir et de ses funestes suites. A tous, même à ceux s'ôteraient la vie ou qu'enlèverait une mort subite ou violente, donne très miséricordieusement, avant que l'âme ne quitte le corps, le temps et la grâce d'une salutaire contrition. Amen

VIDEO A LA UNE

LE TETRAGRAMME & PS. 145

Ont Prié En Cette Chapelle...

DIEU EXISTE, je L'ai rencontré

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LIVRE D'OR

ICI VOS TEMOIGNAGES/REMERCIEMENTS, A LA TRINITE, AUX SAINTS
&AUX ANGES


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